Fathia B. (Master en ingénierie des affaires, Préfète en exercice : du bidonville à la préfecture)

« Mes parents sont arrivés en 1947 d’Algérie qui était à l’époque territoire français.

Ils venaient de la petite Kabylie, d’une ville qui s’appelle Bougie. « Bougie aux mille lumières » : c’était la réputation que lui avait donné les romains à l’époque, c’était aussi le grenier à blé des romains pour tous les mercenaires qui passaient le long de la Méditerranée et qui venaient se ravitailler dans cette ville de lumière où mon père et ma mère sont nés.

Ils sont arrivés en 1947 par amour de la France, par amour du Général de Gaulle qui était venu les voir dans leur tribu, qui leur avait parlé de la France, de la valeur de la République; il leur parlait d’avenir, il leur parlait d’espoir.

 

Donc mes parents, analphabètes, ont été pétris dans cette France de valeurs, dans cette France où chacun peut se construire, dans cette France de mérite.

 

Je suis née, effectivement, dans un lieu où, en 1947 il n’y avait pas de logements sociaux, il y avait d’autres problèmes : on sortait de la grande dernière guerre qui a été une guerre épouvantable de massacres, de barbaries, de lutte contre le nazisme, où des hommes et des femmes se sont levés, se sont battus pour la liberté de notre pays.

Mes parents se sont installés le long du canal de l’Ourcq en Seine Saint Denis. Ils ont fait comme ils ont pu ; il y avait un grand terrain vague, ils se sont construits leur petite maison avec les matériaux qu’ils ont pu trouver.

Mon père allait sur les chantiers à 5 heures du matin demander du travail à ceux qui construisaient les routes.

Avec sa gamelle, il allait effectivement chercher du travail, il était analphabète, il n’y avait pas de centre de formation, il n’y avait pas d’accompagnement, il n’y avait pas de lieu de rencontre et d’échange pour avoir un emploi, il fallait directement louer ses services à la journée, à la semaine, au mois, à l’année pour gagner sa vie et faire vivre ses enfants.

Je suis née en 1957, le long du canal de l’Ourcq, dans un « bidonville ». Il y avait aussi des bidonvilles à Nanterre, à Marseille. Il y en a encore aujourd’hui dans le Val d’Oise où je suis Préfète pour l’égalité des chances.

 

J’ai vécu pendant plus de 14 ans dans ces conditions précaires du bidonville. Mais j’ai eu une chance extraordinaire : j’avais une mère formidable, qui ne savait ni lire ni écrire. Pourtant, quand je rentrais de l’école, tous les soirs, elle me faisait réciter tout ce que j’avais appris à l’école et, à chaque fois que je commençais à bégayer, elle me tapait sur les mains et elle me disait « tu ne m’auras pas, ta leçon est mal apprise, recommences, tu ne connais pas ta leçon ! ».

 

J’avais donc la chance d’avoir une mère extraordinairement proche et qui avait compris qu’en me poussant à l’école j’allais acquérir les premières armes qui me permettront de savoir lire et écrire et de m’imposer dans la société.

 

Pendant toute cette période scolaire, j’ai eu des institutrices extraordinaires qui m’ont fait « briller », qui m’ont guidée, qui m’ont donnée « envie d’exister ».

Elles n’ont pas vu ma différence, pas vu ma petite robe sale où mes petites chaussures, mes petites claquettes qui n’étaient pas de la dernière mode.

Elles ont vu en moi une petite fille qu’elles devaient éduquer, à qui elles devaient enseigner la meilleure langue, donc la langue française, pour que je puisse devenir ce que je suis devenue.

 

C’est pourquoi, je dédie mon parcours aux institutrices qui ont fait de moi ce que je suis devenue.

Effectivement, dans la vie de chacun, il n’y a pas que des lignes droites, ni non plus que des lignes qui descendent. C’est une courbe, on apprend, on tâtonne…

 

A 14 ans, j’ai eu le drame, j’ai perdu ma mère. J’étais l’ainée d’une famille de 7 enfants et j’ai dû interrompre mes études – qui étaient pourtant bien parties – pour pouvoir m’occuper de mes frères et sœurs.

Mon père était tombé malade entre temps …

Mais la vie ne s’arrête pas là car alors ce serait grave : on ferme la porte et on ne fait plus rien ?

Et bien non. Le destin a fait que mes enseignants venaient régulièrement à la maison, toujours me tenant par la main pour que je puisse passer mon BEPC, pour que je puisse continuer ma scolarité en cours du soir.

Nous avons la chance de vivre dans un pays extraordinaire où chacun d’entre nous peut faire le pas, peut se construire, petit à petit, en fonction de ses capacités, de son milieu social, de ses connaissances.

 

On a également un problème de regard sur les parcours réussis ou non réussis, On a encore un regard différent selon qu’il s’agit de ce que l’on considère comme des voies royales et celles qui ne le sont pas.

 

Pendant très longtemps on a dévalorisé tout un pan de nos activités professionnelles, qui sont en train aujourd’hui de reprendre leur place, de reprendre leur noblesse ; on parle des « filières d’excellence » dans les filières du transport, alors que pendant très longtemps on considérait que seuls ceux qui avaient « loupé » leurs études avaient intérêt à y aller.

 

Nous sommes en train de nous transformer, grâce à vous les jeunes. Nous sommes en train de vous regarder autrement et de nous remettre en question.

 

On oublie, trop souvent que sans entreprises, on a beau éduquer, informer, former, s’il n’y a pas d’emplois au bout, si les entreprises ne font pas confiance aux jeunes qui seront formés, nous n’y arriverons pas.

 

Il faut aussi qu’il y ait des tuteurs tout au long de ces parcours qualifiants et de ces parcours professionnels.

 

Mais il faut savoir que l’on peut progresser toute sa vie…. si on en a envie !

Je suis pour la formation continue. C’est un levier formidable pour continuer à s’enrichir, à se perfectionner, à progresser et à rester « dans le coup ».

 

C’est ce que j’ai fait toute ma vie, au fur et à mesure de mes possibilités de travail et de famille. C’est ainsi que j’ai réussi à poursuivre mes études jusqu’à obtenir un master en ingénierie des affaires, à travailler dans l’informatique et le logement social, que j’ai été nommée au conseil économique et social, puis conseillère dans les cabinets ministériels pour l’insertion professionnelle et sociales des jeunes et que je suis Préfète dans le Val d’Oise, Déléguée à l’égalité des chances.

 

Encore une fois, c’est cette volonté de progrès, cette volonté d’ouverture qui permet une véritable ascension, un vrai parcours pour que tout un chacun, quelque soit ses difficultés et son potentiel, puisse se développer et trouver la place qu’il mérite en entreprise, qu’il puisse être fier de ce qu’on lui a proposé car il participe au développement économique de son pays ».

.

Ce contenu a été publié dans Témoignage. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.